Hifly News 2: Palembang et Jeddah Phase 1.

Chers amis,
Chère famille,

L’Indonésie, l’Arabie Saoudite.

Après l’Egypte, après Cuba, c’est l’Indonésie qui est au programme de ma compagnie.

Je regarde à travers le hublot, je suis dans le siège 3F de ce B737-400 entre Jakarta et Palembang, je vois d’autres avions qui passent en dessous de moi mais ce n’est pas vraiment ça que je regarde pour une fois : on survole la mer de Java où il y a quelques petites iles avec ce qui ressemble à du sable fin et une petite forêt au centre.

Dans ce pays qui est considéré un des derniers lieux sur terre où la nature est encore sauvage, je me demande combien de ces iles n’ont pas encore été explorées… je vois la jungle qui s’étend à l’est de Palembang et de mémoire, le terrain n’a pas encore été complètement cartographié.

Bien que l’on soit à l’ère des satellites, les explorateurs tels que Stanley, Livingstone et Indiana Jones auraient –ils encore une place dans ce paradis ? Je commence à rêver, la jungle autour de Palembang serait-elle comme dans les films ? Avec des Orang Outangs, des serpents verts pomme, des boas et autres toucans ? Il faut absolument que j’aille voir ça ! J’espère que j’aurai le temps.

Mais dans ce pays où le premier café coûte 20 000r et on va à la banque pour sortir des sommes de 1 000 000r au distributeur, je commence à redouter la facture du guide.

Malheureusement, du peu que j’ai vu lors de mes vols suivants, la forêt sauvage a disparu de ce pays et il ne reste plus que des immenses plantations : je n’ai pas encore eu l’occasion de demander à une de mes hôtesses mais je suppose qu’on a tout coupé et replanté. Saleté de monde.

Sur cette mission je vole pour « Garuda Indonesian Airlines ». Elle était sur la liste noire Européenne encore il y a 2 ans.

Mais j’ai confiance : du peu que j’ai vu, les avions bien que vieux sont plus ou moins entretenus et le service à bord est potable. Bien sûr, le vol ne fait que 1h…

Je vous dis pas comme c’est loin de tout Palembang, pour y aller j’ai du prendre quatre vols : Bruxelles vers Istanbul où j’ai attendu 6h, suivi de Singapore où j’avais 40min (c’était le même avion) et puis vers Jakarta. Mon vol vers Palembang étant annulé je reçois des SMS de mon « Dispatch » qui me tient au courant : « Flight Cancelled » « Hotel booked » « Your flight is the 4th of November ». Je me dis que je suis bien chanceux d’avoir chargé mon GSM avant de partir de la maison. Il m’aura fallu 2 jours et demi pour arriver dans cet aéroport.

« Palembang International Airport ». Je me marre : « INTERNATIONAL »… c’est vrai ? il faut que je vérifie ça mais je doute en voyant qu’il n’y a que 8 places de parking et mon avion en prend 2 à lui tout seul. Il n’y a qu’une malheureuse petite piste de 3000m où il faut d’abord rentrer sur la piste, aller au seuil de piste et puis faire un 180° pour s’aligner et décoller car il n’y a pas de taxiway qui va jusqu’au bout de piste. Mais bon, pouvoir dans un monde aussi informatisé que l’aviation du 21ème  siècle opérer un avion ‘comme un cessna’, en faisant une loadsheet manuelle, aller sur des pistes ridicules et devoir dire au gars qui pousse les caisses où il faut tout charger, c’est le luxe : c’est TON avion : c’est TON bébé et tu en en prends soin. Ca demande une bonne dose de confiance dans tes Ingénieurs et dans ton Station Manager, mais ils en sont plus que dignes : sans eux, on n’arriverait jamais à décoller.

Les vols qu’on va faire sont vers Jeddah (la Mecque quoi…), en Arabie Saoudite, destination que je connais ‘très’ (trop) bien après les vols d’Egyptair et comme à chaque mission, je passe quelques heures avant le premier vol à faire un ‘route study’: je regarde quel sont les aéroports de diversion, les cartes de roulage au sol, les procédures un peu spéciales ainsi que les différent types d’approche qu’ils ont comme ca, au premier vol, je sais de quoi on parle. Un de nos aéroports de diversion s’appelle Thiruvananthapuram et je ne suis pas sûr que j’oserais partir en diversion vers un aéroport avec un nom comme ça: jamais je n’arriverai à prononcer le nom de l’aéroport ! Avec le temps, on apprend les petits ‘trucs’ de la route : Thiruvananthapuram on le prononcera « Tri-Van-Drum » : comment rendre simple quelque chose de compliqué !

Notre route passe au-dessus du Sri Lanka puis vers la pointe sud de l’inde suivi du Sultanat d’Oman et de l’Arabie Saoudite : c’est la ligne droite, il n’y a pas beaucoup d’autre trafic sur la route !

Je n’avais pas encore eu la malchance de devoir rester dormir à Jeddah car avec Egyptair, on revenait à chaque fois vers le Caire. Oui, la malchance d’y aller : de tout ce que j’ai vu, c’est Jeddah qui ressemble le plus à l’enfer. Imaginez vous, vous venez de travailler 13h de suite et on vous dit d’attendre dans l’avion car la douane (enfin, ca ressemble plus à l’armée…) doit fouiller l’avion : tu pourrais avoir une bière à bord. Une fois au pied de l’avion, deux bus sont là : un vide pour toi et un autre où attend l’équipage qui reprend l’avion pour retourner vers Palembang. tu n’as pas le droit de leur parler: seul les deux commandants peuvent avoir 2 minutes pour échanger quelques informations sur le vol. Une fois arrivé au contrôle d’immigration, on prend ton passeport et on te donne une feuille de papier : on te notifie que tu as 48h pour quitter le pays, que tu dois repartir avec le même équipage via l’aéroport de Jeddah sinon tu iras en prison. Ton passeport, ils le gardent et tu es donc « sans papier », tu ne peux donc plus t’échapper de ce pays. Il te faudra un visa pour sortir du pays. Une fois passé le contrôle d’immigration, tu passes ta valise dans un scanner, tu allumes ton ordinateur et tu attends que la douane vérifie que tu n’as ni porno, ni alcool, ni quoi que ce soit qui serait ‘anti-coran’. (La blague qu’on s’amusait à faire après, c’était de mettre une bouteille de Coca-Cola au fond de son sac à linge sale xD). Tu crois que c’est fini ? Non : une fois à l’hôtel, on t’annonce que tu n’as pas le droit d’aller à certains endroits de la ville car tu n’es pas musulman. Ils ont très facile de vérifier si tu es musulman ou pas : on te demande de réciter le Coran. Déjà que la Bible ce n’est pas mon fort alors le Coran, j’abandonne ! (La bonne blague serait peut être de réciter la Torah xD)… Tu es une femme ? tu n’as pas non plus le droit d’aller à la salle de fitness ni à la piscine de l’hôtel et si tu veux sortir pour aller sur la digue de la mer rouge qui est de l’autre coté de la rue, on te l’interdit si tu n’as pas la burka et que tu n’es pas accompagné d’un homme. L’hôtel te prévient aussi : n’ayez AUCUN problème avec les locaux car si à la police ils jurent devant Allah tu va en prison, il n’y a pas meilleure preuve. Je crois que c’est ca l’enfer et la seule chose que je sais faire, c’est de rester dans l’hôtel, de fermer ma chambre à clef, de brancher CNN et d’oublier l’espace de 10 minutes que l’on est ici. Heureusement, on se remet en route dès le lendemain vers Palembang où, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à faire, on est libre.

Palembang  contraste nettement avec Jeddah. Comme je l’ai dit dans le paragraphe précédent, il y a ce petit ‘plus’ par rapport à Jeddah : On est libre. Bien que ce soit un état islamique, bien que le salaire mensuel moyen soit en dessous des 50$, tu es le bienvenu partout, tout le monde sourit et tout le monde est de bonne humeur. Ce pays est aussi excellent pour mon ego : apparemment les grands, bruns, type européen, à lunettes, ne courent pas les rues : il suffisait d’aller dans le mall voisin pour que toutes les filles se retournent et me sourient.  Très bon pour mon ego tout ça !

J’ai visité Palembang, du moins j’ai tenté de visiter mais il n’y a que deux choses à voir dans cette ville: LE pont (dont le tablier est fixe depuis 30 ans…) ainsi que LE musée sur le dernier Sultan de Sumatra : Sultan Mahmud Badaruddin II.  J’ai aussi voulu aller au cinéma qui lui est en anglais : well, la taille de la salle comparée au nombre de personnes faisant la file pour rentrer m’a enlevé toute envie d’aller voir le film !

Ce dernier vol je ramène une cargaison toute spéciale de Jeddah: du Zamzam. 2 fois 25 litres de cette eau sacrée pour les islamiques : c’est mon dernier vol pour cette mission à Jeddah et je voudrais bien remercier un des coordinateurs d’escale de Garuda qui se trouve à Palembang. Il a 21 ans comme moi et s’occupe de tout le suivi des crews lorsqu’on arrive à Palembang, quel meilleur cadeau à donner alors que cette eau ‘miraculeuse’ qui, à moi ne coute rien car je suis crew, et pour lui est au dessus de toute valeur ? c’est ça Palembang : tu lui donnes 50 litres de flotte et c’est le plus beau jour de sa vie. Que faut-il de plus pour passer une bonne journée? Par après, j’ai appris que ‘Rio’ pensait que je n’allais lui apporter qu’un ou deux litres de ce précieux liquide…

Nous sommes 19 novembre, 18h31 GMT, ou ‘Zulu’. Il est 19h31 heure belge, 21h31 heure de Jeddah, 01h31 heure de Palembang et à Lisbonne, mon dispatch affiche aussi 18h31 pendant la saison d’hiver : c’est simple, je ne sais plus où j’en suis.  J’ai déjà eu 5 ‘snack’ aujourd’hui,  je n’ai pas dormi, je suis dans l’avion depuis plus de 14h et je n’ai même pas sommeil. Saleté de décalage horaire… cette date n’est pas juste une date par hasard : je viens de réussir mon Line Check. Voilà, je suis copilote. C’est la première fois que je ne suis plus ‘en training’ dans mon A330 : jusqu’à présent je volais toujours avec un instructeur mais à partir de maintenant, on considère que je connais assez pour partir avec n’importe quel commandant. Le reste, c’est l’expérience qui viendra avec le temps. Et le temps, je l’ai : copilote A330 à 21 ans, je gagne déjà 10 ans sur la progression ‘standard’. Mais quel sera le prochain objectif ? je ne compte bien sûr par en rester là même si pour le moment,  j’y suis vraiment bien. Le vol en lui-même était sans doute un des meilleurs que j’ai fais jusque maintenant : je me sens à l’aise dans mon avion, au centre de la mousson, avec 330 passagers à bord,  à 2h de vol de la première piste, avec un commandant qui dort et un ‘slot’ à respecter à Jeddah. C’est sans doute ça le line check : tu dois prouver que tu comprends mieux le monde qui entoure ton avion et que tu arrive à prendre des décisions par toi-même, tu as un avis à donner qui à partir de maintenant sera pris en compte. J’ouvre mes livres et j’ai encore des milliards de choses à apprendre et à réapprendre : il y a des millions de petits détails à connaitre sur cet avion, non pas que l’on doit savoir cela mais juste par curiosité : Eduardo, un ingénieur de Hifly, n’hésite pas une seconde à tout m’expliquer car lui, il sait vraiment tout de cet avion !

Le retour de ma mission s’effectue presqu’aussi bien qu’a l’aller: le vol de Turkish Airlines dans lequel je suis part en diversion vers Antalia car la météo est mauvaise à Istanbul, je rate ma correspondance vers Bruxelles, on se bat dans les files pour recevoir un nouveau boarding pass et je me retrouve avec 5h à attendre à Istanbul. Il faut croire que sur 4 vols, il y en a toujours un qui a un petit pépin !

J’ai aussi reçu mon horaire du mois de décembre : je repars du 12 au 31 pour faire 8 vols. Je fêterai Noël ainsi que Nouvel An dans un hôtel, soit à Jeddah soit à Palembang.  Deux villes où ils ne connaissent même pas de nom cette fête si importante pour moi.

Cette lettre, je ne connais pas un meilleur moyen de la terminer que par une extrait de Grey’s Anatomy : je voudrais avoir le don de l’écriture et de pouvoir décrire comment « un jeune con » se sent après son premier line check, mais ça j’en suis incapable donc j’emprunterai les mots de cette série TV :

“On essaie de se dire que la réalité vaut mieux que le rêve. On se persuade qu’il vaut mieux ne pas rêver du tout. Les plus solides d’entre nous, les déterminés s’accrochent à leurs rêves. Il arrive aussi qu’on se retrouve en face d’un rêve tout neuf qu’on n’avait jamais envisagé. Un jour on se réveille, et contre toute attente, l’espoir renaît, et avec un peu de chance on se rend compte, en affrontant les événements, en affrontant la vie, que le véritable rêve, c’est d’être encore capable de rêver.”

Sur ce, chers amis, chère famille, à bientôt et portez vous bien.

Joyeux Noël et bonne année 2010,

Olivier.

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