Cruising Speed

Chers Amis,
Chère Famille,

Bien des jours se sont écoulés depuis ma dernière lettre. Je le sais. C’est juste qu’il ne s’est rien passé. Ou bien justement que tout s’est passé comme prévu, donc en gros il n’y aurait rien à dire ! Je suis « Line released » c’est-à-dire un copilote à part entière. Sur ces quelques derniers mois j’ai eu pas mal de temps à la maison et j’ai fait quelques missions sympas : j’ai transporté des militaires à partir d’une multitude de bases British vers Dubaï où ils partaient pour l’Afghanistan. J’ai aussi eu l’occasion de faire quelques vols pour Brussels Airlines, vers Dakar en passant par Freetown et Conakry : j’étais bien heureux de voler pour ma compagnie Nationale depuis l’aéroport de mon pays. Avoir cette illusion d’être Belge.
Je reviens d’Upington, une sympathique petite ville où l’on a parqué l’avion pour une semaine. On transportait des supporters mexicains pour leur premier match de la coupe du monde. Avec changement d’équipage à la Barbade. Quelle mission ! Le meilleur équipage pour 5 jours de vacances en Afrique…On a loué deux jeeps et on est parti faire un bon petit barbecue au milieu de la pampa. Quelques bouteilles de vin sud-Af, des fruits frais, 5 gros T-bones quelques épices, un rayon de soleil, mais que faut il de plus ? Enfin, moi il ne me faut pas beaucoup plus, je suis content comme ça !

Mais quoi qu’il en soit, voici la prochaine lettre, ce n’est pas une lettre en bonne et due forme, mais bien les quelques pensées qui  traversent mon petit crâne en ce moment. Et attention, ma tête, ce n’est pas vraiment un endroit sûr pour se balader !
Veeee one. La voix robotisée de l’auto call-out de l’avion résonne dans mes quelques neurones restant pendant que la piste défile sous mes pattes. Je jette un dernier coup d’œil aux paramètres de mes deux Rolls Royce qui grondent à plein régime derrière moi. A partir de maintenant on doit décoller. La seule raison d’abandonner le décollage à cette vitesse  élevée est, je cite, « any indication that the aircraft will not fly safely » en gros on ne s’arrête que si on perd une aile !
Je vois que le commandant a déjà pris sa décision car il a déjà enlevé sa main des manettes de gaz, quoi qu’il se passe il sait qu’il n’aura pas le temps de réagir à une alerte, de réduire les gaz, de déployer les inverseurs de poussées et de freiner de toute ses forces avant que la piste ne se termine : on se cracherait en bout de piste.

On passe le niveau de vol 200 en montée vers notre point sur l’atlantique Sud : ‘3010S’ (30 dégrées de latitude Sud, 10 dégrées de longitude Est). A partir de ce moment je me sens mieux : on est haut et on vole à plus haute vitesse. On a de quoi jouer avec. Et je me sens en sécurité dans ce petit cylindre de métal car maintenant quoi qu’il se passe on a le temps de réfléchir avant que le sol ne se rapproche.
Je me fais la réflexion que c’est ça l’aviation de nos jours. Quand on est en altitude on a le temps de réfléchir à tous les problèmes. Lors du décollage, on a déjà la solution en tête : on l’a répétée même pas 20 minutes avant sous forme d’une prière religieusement apprise et notre temps de réaction est rapide : et c’est bien parce que le décollage est une opération tellement délicate qu’on l’as tellement ordonnée, tellement séquencée :  « Any Failures before 100kts we stop, any reds until V1, after we’ll perform no actions before airborne and 400 feet above the terrain, after I will Aviate, Navigate and Communicate in that order and you will enter the ECAM».

« will not fly safely » « engine failure » « emergency procedure » “Uncontrollable smoke” « in case of emergency or goal would be to land or ditch the plane before the crew becomes incapacitated or the aircraft looses structural integrity” “Mayday” “Inextinguishable fire”. A chaque phrase, une procédure est prête pour nous aider. On a planifié l’inplanifiable. On a préparé l’impensable. Et alors qu’au début de mon training toute ces situations ne me faisaient pas spécialement peur je commence à comprendre l’importance qu’on a, en tant qu’équipage et en cas de problèmes d’en discuter avec les collègues ,et, à force d’ écouter leurs expériences je réalise qu’un incident est toujours possible, cela commence à me faire peur : rien qu’à force de lire ces phrases, et j’ai cette foutue impression qu’une de ces horreurs nous attend au tournant. Please. No. Do not want.

Il est 10h10. Le lendemain des élections fédérales du 13 juin en Belgique. Je viens de recevoir un message de la part de ma compagnie accompagnée d’une lettre où ils déclarent que je ne saurais pas aller voter étant à l’étranger. Je suis bien contant d’être débarrassé de cette mascarade.

Je vole au dessus de la Namibie dans un avion portugais, transportant des supporters mexicains de retour de la coupe du monde en Afrique du Sud,vers les îles Barbades. Et oui ; Je suis belge, ou bien du moins c’est ce que je réponds quand on me le demande. Dans l’aviation où les frontières sont irréelles je n’arrive plus à comprendre comment la Belgique tourne : je suis inspiré par le plus profond dégout autant par mes voisins du Nord que mes compatriotes du Sud. Et je viens de remarquer que j’ai abandonné le peu de foi que j’avais dans ce pays dont je voudrais bien m’émanciper : je vole au dessus de tout ca. Au Revoir, Adeus, Adios Amigos!!

Il faut que je parte, que je ne vote pas, il faut que je respire. Il faut que je vive, et égoïstement, laisser crever cette illusion de démocratie dans ma patrie. J’avais honte, plus maintenant : Je pense aux problèmes de mon A330, plus ceux d’un vulgaire champ de patates, Car je me rends bien compte que à la fin du mois, ma vie ne dépends que de ce long cigare métallique et de l’incroyable équipe derrière qui le fait voler.

On m’en voudra, à 22 ans, je n’ai jamais voté . Sur les trois dernières élections je n’ai pas participé à la vie politique de mon pays. Je préfère ne pas voter, que de voter pour quelqu’un pour qui je suis radicalement opposé. C’est lâche. Je fuis. Car je me révolte contre ce pays : Plus  je pars en mission, plus je suis dégouté par ce monde. Il n’y a plus de logique ! exemple : aéroport de Mexico, on passe la sécurité et comme à chaque vol on a tout nos bagages cabine plus nos bagages qui iront en soute dans la main , gros problème : j’ai un couteau dans mon bagage en soute et ils veulent me le confisquer (Première connerie, si un pilote veut crasher/détourner sont avion il a des moyens plus efficaces que le couteau…) Je gueule, je crie, car même pour un couteau de 10 Euro je trouve ça ridicule (et puis on est crew en uniforme, dans un avion qui part à vide quand même !). Et là, miracle, le gars trouve une solution : il me l’apportera dans l’avion. Et là, je comprends que c’est peine perdue : c’est un boulet fini. J’abandonne face à une telle connerie. Je ne peux plus rien faire pour lui. Je vole donc avec mon couteau en poche, et la valise sans le couteau dans la soute. enfin, c’est juste un exemple pour dire que  je me pose des questions quand au futur de cette société, cette société qui perd le sens de la simplicité, je suis en révolte contre BP qui fait tout pour revendre le fuel qui s’échappe du puit, je suis révolté contre les tonnes de paperasse, d’autorisations, de cachets, de formulaires certifiés copie confirmes qu’on a besoin pour aller aux toilettes, je trouve ca désolant de consommer 200 tonnes de fuel pour emmener 150 supporters du football dans un endroit où ils n ont absolument pas besoin d’aller et qui serait mieux sans eux. D’avoir un KFC, un MacDo, un Starbucks dans tous les coins de la planète. De devoir aller sur internet pour suivre l’état de notre quota de poubelles, Et, je garde le pire pour la fin :  Au Barbades, impossible de trouver un jus de fruit frais ! Sur une ile tropicale ! Dans quel monde de fou je dois m’intégrer ? Est ce que je veux vraiment m’intégrer dans ce monde de malade? Comment  en est-on arrivé là ? À cause de quoi  en est-on arrivé là ? Je pensais que le progrès était censé nous aider, pas nous abrutir et nous compliquer la vie. Pourquoi ne puis-je pas avoir comme tous les portugais autour de moi,  une Patrie, que j’aime et dont je pourrais être fier? Ils ne se rendent pas compte à quel point je les envie, à quel point ils ont de la chance d’être fiers de leur pays, à quel point être les bienvenu à la maison est important. Et je me rends compte que je me met à rêver. : Je prendrais bien un petit loft sur Cascais, le long de la mer, pas trop loin de Lisbonne ni de l’océan. Ou bien vers Seixal où vers la Costa da Caparica… La vie serait tellement plus belle là, tellement plus simple, plus tranquille. Pourquoi resterai-je dans mon pays ?

Pour comprendre un système, je suis convaincu qu’il faut s’en extraire d’abord : J’aime bien l’aviation. J’aime bien mon métier. Avoir cette chance de tout plaquer de prendre de l’attitude sur les problèmes, Réussir à passer 3 jours sans emails, sans internet, sans nouvelles. Prendre deux pas en arrière pour se préparer à en sauter trois d’un coup.  Oui, être parti 20 jours par mois c’est long. Ma petite amie me manque terriblement ainsi que ma famille et mes amis. Mais maintenant quand je rentre je suis enfin en paix avec moi-même et véritablement Heureux. It seems I just need to run away sometimes.

Ca va faire 5h qu’on a décollé, on vient de passer au dessus de la Floride et on parle avec le contrôleur de “NEW YORK OCEANIC”. Comme nous sommes trois pilotes à bord j’en profite pour me faire relayer par le deuxième copilote et je vais en cabine pour voir si tout se passe bien et pour faire une sieste. Sur ce vol, il n’y a pas de passagers, on a débarqué les supporters à Mexico et on ramène l’avion  vide au Portugal avec les deux équipages à bord. Je rentre dans le premier galley et je vois les deux hôtesses qui sont de quart au cas où le cockpit aurait besoin de quelque chose. Je leur préviens que je vais me reposer à l’arrière. Je rentre dans la business class et je vois l’ingénieur qui rempli des papiers, et deux stewards qui regardent un film. Je marche vers la classe éco qui elle, est plongée dans l’obscurité. Et je vais au niveau des ailes, près du centre de gravité de l’avion tout en essayant de ne pas réveiller ni marcher sur la vingtaine d’hôtesses et de stewards qui sont en train de dormir sur le sol. Vu qu’il n’y a pas de passagers je peux m’allonger sur trois sièges éco et me créer un petit lit avec les coussins et couvertures. Je mets mon réveil et tente de m’endormir, je n’y arriverai pas. Je dors très mal en avion, surtout quand j’ai encore tout le plan de vol qui me défile dans le cortex, il faut croire que je suis incapable de faire confiance aux autres qui pilotent  ‘mon’ avion!

Je redresse mon siège. Après deux heures d’un soit-disant ‘rest’ je donne l’occasion à un de mes collègues d’aller dormir un peu. Je me réinstalle dans le siège de droite et je regarde le fuel qui nous reste. On atterrira avec 9 tonnes. Je regarde où l’on  est, en cas de problèmes on divertira sans doute sur notre aéroport le plus proche : les Açores qui sont à 2h de vol. Il y est fait beau et chaud. Je prépare déjà le plan de vol vers la dans l’ordinateur de vol: On est jamais sûr : si on perd un moteur, ou la pressurisation de la cabine, je veux être prêt : je ne veux pas figurer dans un rapport. Mais j’ai les 9 tonnes de fuel qui résonnent dans ma tête : c’est confortable, j’aime bien avoir du fuel. J’aime avoir le temps de penser, et je me rends que c’est çà le luxe dans l’aviation de nos jours, Pouvoir prendre un peu plus, juste pour se sentir à l’aise. Ce n’est pas comme ça dans beaucoup de compagnies car transporter du fuel en trop, ça coûte cher, trop cher dans un monde qui ne pense qu’à une chose : le fric.
J’ai terminé la lecture d’un récit d’un autre pilote il y a quelques jours. Qui m’a aidé à prendre du recul sur : comment décider à  bord d’un avion. Un bon pilote n’est pas celui qui atterri contre vents et tempêtes ni celui qui a réussi à soumettre son avion pour le poser tant bien que mal sur la piste de sa destination.  Mais le bon pilote est celui qui arrive à avoir le courage d’être lâche. Celui qui a la carrure de remettre les gaz, de quitter sa destination pour aller se perdre autre part. C’est celui qui a la conscience de se rebeller contre les désideratas ridicules de sa compagnie. Celui qui a le courage d’accepter sa défaite contre le système ou la météo quand la sécurité du vol le demande. Bien que J’ai accepté ma défaite envers la Belgique je ne suis pas un bon pilote : je n’attends qu’une chose c’est de partir en diversion : je regarde tout mes Alternates que j’ai eu lors de ces derniers 3 vols et je ne vois que des Rio de Janeiro, Ascension, Recife et compagnie. Didju, ça ne me dérangerait pas tant que ça d’aller me perdre là-bas !  Une panne pas trop grosse en vol qui justifie la diversion, et qui mettrait 5-7 jours pour être réparée ça serait parfait ! Tant de pays à voir, tant de mondes à visiter, tant de cultures à découvrir !

Je viens de réécouter une chanson qui me tient particulièrement à cœur : Go The Distance du film de Walt Disney, Hercules. Cette chanson je l’ai écouté des centaines de fois. A chaque fois que j’avais un doute sur mes capacités à réussir et que je pensais à baisser les bras elle me donnait envie de continuer, elle me donnait cette envie de courir, de foncer à travers tous les espaces. Mais pour moi maintenant elle sonne le glas de la Belgique et me donne l’envie de foncer au delà des problèmes du plat pays.

Je regarde le planning de ma compagnie pour les prochains mois : je travaillerai pour XL-Airways à partir de Paris ou bien de Bruxelles, j’aurais la chance d’aller vers Punta Cana et vers Phuket. Chouette, mes vacances se profilent… J’espère qu’on restera quelques jours sur place et que l’on me laissera le temps de visiter un peu les environs : j’ai besoin de m’enfuir, de me déconnecter. De survoler les frontières crées pas les « hommes d’en bas ». Mon horaire viens de sortir, et j’admire le programme : Phuket, Punta Cana, Paris et 10 jours OFF dans le mois. Yihaa ! A mon grand malheur c’est un damp lease : nos hôtesses, toutes sauf une ou deux, seront remplacées par des hôtesses de XL-Airways. Ca ne sera pas la même ambiance à bord.

C’est ça, mon métier. Du Pur Bonheur. Il n’y a pas d’autres termes. Une semaine par là, deux jours par çi. Je prie pour que ça continue car je commence vraiment à prendre goût à cette vie. Mais faut pas croire, ça demande une certaine organisation : Maillot, crème solaire, lunettes de soleil, lecture digestive, lecteur MP3… enfin, beaucoup de choses à quoi il faut penser !
Sur ces quelques réflexions et questions sans réponses, moins aéronautiques qu’espérées, je retourne me renseigner sur l’état de santé de ma patrie souffrante. Et plus que jamais, je garde un bout de son drapeau dans mon portefeuille, car au fond de moi, je n’espère qu’une chose pour la Belgique : la réussite.

Sachez une chose, je suis heureux. A très bientôt,
Olivier.

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Hifly News 2: Palembang et Jeddah Phase 1.

Chers amis,
Chère famille,

L’Indonésie, l’Arabie Saoudite.

Après l’Egypte, après Cuba, c’est l’Indonésie qui est au programme de ma compagnie.

Je regarde à travers le hublot, je suis dans le siège 3F de ce B737-400 entre Jakarta et Palembang, je vois d’autres avions qui passent en dessous de moi mais ce n’est pas vraiment ça que je regarde pour une fois : on survole la mer de Java où il y a quelques petites iles avec ce qui ressemble à du sable fin et une petite forêt au centre.

Dans ce pays qui est considéré un des derniers lieux sur terre où la nature est encore sauvage, je me demande combien de ces iles n’ont pas encore été explorées… je vois la jungle qui s’étend à l’est de Palembang et de mémoire, le terrain n’a pas encore été complètement cartographié.

Bien que l’on soit à l’ère des satellites, les explorateurs tels que Stanley, Livingstone et Indiana Jones auraient –ils encore une place dans ce paradis ? Je commence à rêver, la jungle autour de Palembang serait-elle comme dans les films ? Avec des Orang Outangs, des serpents verts pomme, des boas et autres toucans ? Il faut absolument que j’aille voir ça ! J’espère que j’aurai le temps.

Mais dans ce pays où le premier café coûte 20 000r et on va à la banque pour sortir des sommes de 1 000 000r au distributeur, je commence à redouter la facture du guide.

Malheureusement, du peu que j’ai vu lors de mes vols suivants, la forêt sauvage a disparu de ce pays et il ne reste plus que des immenses plantations : je n’ai pas encore eu l’occasion de demander à une de mes hôtesses mais je suppose qu’on a tout coupé et replanté. Saleté de monde.

Sur cette mission je vole pour « Garuda Indonesian Airlines ». Elle était sur la liste noire Européenne encore il y a 2 ans.

Mais j’ai confiance : du peu que j’ai vu, les avions bien que vieux sont plus ou moins entretenus et le service à bord est potable. Bien sûr, le vol ne fait que 1h…

Je vous dis pas comme c’est loin de tout Palembang, pour y aller j’ai du prendre quatre vols : Bruxelles vers Istanbul où j’ai attendu 6h, suivi de Singapore où j’avais 40min (c’était le même avion) et puis vers Jakarta. Mon vol vers Palembang étant annulé je reçois des SMS de mon « Dispatch » qui me tient au courant : « Flight Cancelled » « Hotel booked » « Your flight is the 4th of November ». Je me dis que je suis bien chanceux d’avoir chargé mon GSM avant de partir de la maison. Il m’aura fallu 2 jours et demi pour arriver dans cet aéroport.

« Palembang International Airport ». Je me marre : « INTERNATIONAL »… c’est vrai ? il faut que je vérifie ça mais je doute en voyant qu’il n’y a que 8 places de parking et mon avion en prend 2 à lui tout seul. Il n’y a qu’une malheureuse petite piste de 3000m où il faut d’abord rentrer sur la piste, aller au seuil de piste et puis faire un 180° pour s’aligner et décoller car il n’y a pas de taxiway qui va jusqu’au bout de piste. Mais bon, pouvoir dans un monde aussi informatisé que l’aviation du 21ème  siècle opérer un avion ‘comme un cessna’, en faisant une loadsheet manuelle, aller sur des pistes ridicules et devoir dire au gars qui pousse les caisses où il faut tout charger, c’est le luxe : c’est TON avion : c’est TON bébé et tu en en prends soin. Ca demande une bonne dose de confiance dans tes Ingénieurs et dans ton Station Manager, mais ils en sont plus que dignes : sans eux, on n’arriverait jamais à décoller.

Les vols qu’on va faire sont vers Jeddah (la Mecque quoi…), en Arabie Saoudite, destination que je connais ‘très’ (trop) bien après les vols d’Egyptair et comme à chaque mission, je passe quelques heures avant le premier vol à faire un ‘route study’: je regarde quel sont les aéroports de diversion, les cartes de roulage au sol, les procédures un peu spéciales ainsi que les différent types d’approche qu’ils ont comme ca, au premier vol, je sais de quoi on parle. Un de nos aéroports de diversion s’appelle Thiruvananthapuram et je ne suis pas sûr que j’oserais partir en diversion vers un aéroport avec un nom comme ça: jamais je n’arriverai à prononcer le nom de l’aéroport ! Avec le temps, on apprend les petits ‘trucs’ de la route : Thiruvananthapuram on le prononcera « Tri-Van-Drum » : comment rendre simple quelque chose de compliqué !

Notre route passe au-dessus du Sri Lanka puis vers la pointe sud de l’inde suivi du Sultanat d’Oman et de l’Arabie Saoudite : c’est la ligne droite, il n’y a pas beaucoup d’autre trafic sur la route !

Je n’avais pas encore eu la malchance de devoir rester dormir à Jeddah car avec Egyptair, on revenait à chaque fois vers le Caire. Oui, la malchance d’y aller : de tout ce que j’ai vu, c’est Jeddah qui ressemble le plus à l’enfer. Imaginez vous, vous venez de travailler 13h de suite et on vous dit d’attendre dans l’avion car la douane (enfin, ca ressemble plus à l’armée…) doit fouiller l’avion : tu pourrais avoir une bière à bord. Une fois au pied de l’avion, deux bus sont là : un vide pour toi et un autre où attend l’équipage qui reprend l’avion pour retourner vers Palembang. tu n’as pas le droit de leur parler: seul les deux commandants peuvent avoir 2 minutes pour échanger quelques informations sur le vol. Une fois arrivé au contrôle d’immigration, on prend ton passeport et on te donne une feuille de papier : on te notifie que tu as 48h pour quitter le pays, que tu dois repartir avec le même équipage via l’aéroport de Jeddah sinon tu iras en prison. Ton passeport, ils le gardent et tu es donc « sans papier », tu ne peux donc plus t’échapper de ce pays. Il te faudra un visa pour sortir du pays. Une fois passé le contrôle d’immigration, tu passes ta valise dans un scanner, tu allumes ton ordinateur et tu attends que la douane vérifie que tu n’as ni porno, ni alcool, ni quoi que ce soit qui serait ‘anti-coran’. (La blague qu’on s’amusait à faire après, c’était de mettre une bouteille de Coca-Cola au fond de son sac à linge sale xD). Tu crois que c’est fini ? Non : une fois à l’hôtel, on t’annonce que tu n’as pas le droit d’aller à certains endroits de la ville car tu n’es pas musulman. Ils ont très facile de vérifier si tu es musulman ou pas : on te demande de réciter le Coran. Déjà que la Bible ce n’est pas mon fort alors le Coran, j’abandonne ! (La bonne blague serait peut être de réciter la Torah xD)… Tu es une femme ? tu n’as pas non plus le droit d’aller à la salle de fitness ni à la piscine de l’hôtel et si tu veux sortir pour aller sur la digue de la mer rouge qui est de l’autre coté de la rue, on te l’interdit si tu n’as pas la burka et que tu n’es pas accompagné d’un homme. L’hôtel te prévient aussi : n’ayez AUCUN problème avec les locaux car si à la police ils jurent devant Allah tu va en prison, il n’y a pas meilleure preuve. Je crois que c’est ca l’enfer et la seule chose que je sais faire, c’est de rester dans l’hôtel, de fermer ma chambre à clef, de brancher CNN et d’oublier l’espace de 10 minutes que l’on est ici. Heureusement, on se remet en route dès le lendemain vers Palembang où, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à faire, on est libre.

Palembang  contraste nettement avec Jeddah. Comme je l’ai dit dans le paragraphe précédent, il y a ce petit ‘plus’ par rapport à Jeddah : On est libre. Bien que ce soit un état islamique, bien que le salaire mensuel moyen soit en dessous des 50$, tu es le bienvenu partout, tout le monde sourit et tout le monde est de bonne humeur. Ce pays est aussi excellent pour mon ego : apparemment les grands, bruns, type européen, à lunettes, ne courent pas les rues : il suffisait d’aller dans le mall voisin pour que toutes les filles se retournent et me sourient.  Très bon pour mon ego tout ça !

J’ai visité Palembang, du moins j’ai tenté de visiter mais il n’y a que deux choses à voir dans cette ville: LE pont (dont le tablier est fixe depuis 30 ans…) ainsi que LE musée sur le dernier Sultan de Sumatra : Sultan Mahmud Badaruddin II.  J’ai aussi voulu aller au cinéma qui lui est en anglais : well, la taille de la salle comparée au nombre de personnes faisant la file pour rentrer m’a enlevé toute envie d’aller voir le film !

Ce dernier vol je ramène une cargaison toute spéciale de Jeddah: du Zamzam. 2 fois 25 litres de cette eau sacrée pour les islamiques : c’est mon dernier vol pour cette mission à Jeddah et je voudrais bien remercier un des coordinateurs d’escale de Garuda qui se trouve à Palembang. Il a 21 ans comme moi et s’occupe de tout le suivi des crews lorsqu’on arrive à Palembang, quel meilleur cadeau à donner alors que cette eau ‘miraculeuse’ qui, à moi ne coute rien car je suis crew, et pour lui est au dessus de toute valeur ? c’est ça Palembang : tu lui donnes 50 litres de flotte et c’est le plus beau jour de sa vie. Que faut-il de plus pour passer une bonne journée? Par après, j’ai appris que ‘Rio’ pensait que je n’allais lui apporter qu’un ou deux litres de ce précieux liquide…

Nous sommes 19 novembre, 18h31 GMT, ou ‘Zulu’. Il est 19h31 heure belge, 21h31 heure de Jeddah, 01h31 heure de Palembang et à Lisbonne, mon dispatch affiche aussi 18h31 pendant la saison d’hiver : c’est simple, je ne sais plus où j’en suis.  J’ai déjà eu 5 ‘snack’ aujourd’hui,  je n’ai pas dormi, je suis dans l’avion depuis plus de 14h et je n’ai même pas sommeil. Saleté de décalage horaire… cette date n’est pas juste une date par hasard : je viens de réussir mon Line Check. Voilà, je suis copilote. C’est la première fois que je ne suis plus ‘en training’ dans mon A330 : jusqu’à présent je volais toujours avec un instructeur mais à partir de maintenant, on considère que je connais assez pour partir avec n’importe quel commandant. Le reste, c’est l’expérience qui viendra avec le temps. Et le temps, je l’ai : copilote A330 à 21 ans, je gagne déjà 10 ans sur la progression ‘standard’. Mais quel sera le prochain objectif ? je ne compte bien sûr par en rester là même si pour le moment,  j’y suis vraiment bien. Le vol en lui-même était sans doute un des meilleurs que j’ai fais jusque maintenant : je me sens à l’aise dans mon avion, au centre de la mousson, avec 330 passagers à bord,  à 2h de vol de la première piste, avec un commandant qui dort et un ‘slot’ à respecter à Jeddah. C’est sans doute ça le line check : tu dois prouver que tu comprends mieux le monde qui entoure ton avion et que tu arrive à prendre des décisions par toi-même, tu as un avis à donner qui à partir de maintenant sera pris en compte. J’ouvre mes livres et j’ai encore des milliards de choses à apprendre et à réapprendre : il y a des millions de petits détails à connaitre sur cet avion, non pas que l’on doit savoir cela mais juste par curiosité : Eduardo, un ingénieur de Hifly, n’hésite pas une seconde à tout m’expliquer car lui, il sait vraiment tout de cet avion !

Le retour de ma mission s’effectue presqu’aussi bien qu’a l’aller: le vol de Turkish Airlines dans lequel je suis part en diversion vers Antalia car la météo est mauvaise à Istanbul, je rate ma correspondance vers Bruxelles, on se bat dans les files pour recevoir un nouveau boarding pass et je me retrouve avec 5h à attendre à Istanbul. Il faut croire que sur 4 vols, il y en a toujours un qui a un petit pépin !

J’ai aussi reçu mon horaire du mois de décembre : je repars du 12 au 31 pour faire 8 vols. Je fêterai Noël ainsi que Nouvel An dans un hôtel, soit à Jeddah soit à Palembang.  Deux villes où ils ne connaissent même pas de nom cette fête si importante pour moi.

Cette lettre, je ne connais pas un meilleur moyen de la terminer que par une extrait de Grey’s Anatomy : je voudrais avoir le don de l’écriture et de pouvoir décrire comment « un jeune con » se sent après son premier line check, mais ça j’en suis incapable donc j’emprunterai les mots de cette série TV :

“On essaie de se dire que la réalité vaut mieux que le rêve. On se persuade qu’il vaut mieux ne pas rêver du tout. Les plus solides d’entre nous, les déterminés s’accrochent à leurs rêves. Il arrive aussi qu’on se retrouve en face d’un rêve tout neuf qu’on n’avait jamais envisagé. Un jour on se réveille, et contre toute attente, l’espoir renaît, et avec un peu de chance on se rend compte, en affrontant les événements, en affrontant la vie, que le véritable rêve, c’est d’être encore capable de rêver.”

Sur ce, chers amis, chère famille, à bientôt et portez vous bien.

Joyeux Noël et bonne année 2010,

Olivier.

Palembang Indonesia with Garuda

Cuba with Air Comet